• La hiérarchie des choses...

    Ce qui a titillé mon agacement ces derniers jours, ce n'est pas un fait divers mais la collision inopinée entre deux d'entre eux concernant l'école. Vous n'avez pas pu échapper au premier, qui fait la une de nombreux médias, mais le deuxième est passé un peu plus inaperçu. D'une part, les actes odieux et lubriques d'un directeur d'école totalement invisibles aux yeux de ses collègues et supérieurs; d'autre part, la sanction implacable contre un professeur de philosophie accusé d'avoir eu des paroles "inadaptées".

    Voyons comment l’Éducation Nationale a la sévérité sélective et une étrange manière de hiérarchiser ses priorités. Ou comment l’Éducation Nationale sait habilement accommoder ses indignations en restant tout à la fois aveugle à une condamnation en justice et sourde à un acquittement en justice.

    La hiérarchie des choses...

    En premier lieu, il y a donc cette affaire d'un directeur d'école primaire accusé de viols sur ses élèves, condamné en 2008 pour des faits de pédopornographie et toujours en place depuis.

    Je préfère ne pas revenir sur les actes sordides qui s'étalent dans tous les journaux depuis quelques jours. Ils me révulsent, m'indignent, m'attristent comme tout parent normalement constitué. Mais il est en revanche intéressant de se pencher sur les balbutiements embarrassés, sur les explications fumeuses que nous servent nos responsables politiques.

    Néanmoins, avant de lancer une charge sans concessions contre notre actuelle ministre, il convient de reconnaître que, même si elle a la tâche ingrate d'être le pompier qui va éteindre l'incendie, elle fut précédée de quelques autres pyromanes.

    J'ai déjà eu l'occasion de le dire dans l'article qui lui est consacré, Madame Vallaud-Belkacem n'est pas une cible personnelle. Elle l'est simplement en tant que ministre de l’Éducation Nationale. Rappelons donc, pour être parfaitement honnête, qui et combien furent ses prédécesseurs depuis la condamnation du directeur. Pour ne pas faire endosser injustement à la seule actuelle porteuse du fardeau une responsabilité qu'elle partage avec:

    (dans l'ordre d'apparition en scène)

    • Xavier Darcos, ministre de l’Éducation Nationale ( mai 2007/juin 2009)
    • Luc Chatel, ministre de l’Éducation Nationale ( juin 2009/mai 2012)
    • Vincent Peillon, ministre de l’Éducation Nationale (mai 2012/avril 2014)
    • Benoît Hamon, ministre de l’Éducation Nationale (avril 2014/oct.  2014)

     

     La hiérarchie des choses...

    Oui, c'est bien madame Vallaud-Belkacem qui va subir la vindicte populaire mais n'oublions pas tous les éminents personnages nommés ci-dessus. Ils seront certainement bien heureux de ne pas être assis sur la chaise électrique en ce moment et pourtant ils sont tout aussi responsables. Il n'y a pas d'innocents à la tête de la république, il est bon de s'en souvenir.

    Plus qu'une personne particulière, c'est l'institution entière qui est coupable de négligence criminelle dans cette affaire. Mais si je ne m'abuse, ce sont bien les ministres qui sont comptables du fonctionnement de l'institution dont ils ont la charge.

    Ces cinq impliqués ne sont pas de la même obédience politique. Dans les médias, vous les verrez donc s'écharper, s'accuser mutuellement de ceci-cela,... C'est leur jeu habituel. Mais nous, citoyens éclairés, qui nous informons et ne sommes pas stupides, nous savons pertinemment qu’au-delà de leur masque de différence, ils ont tous, avec la même non-logique implacable, contribué à l'état actuel de l'école en France. Tout comme ceux qui les ont précédé (en tout quinze depuis trente ans: nous y reviendrons dans un prochain article).

    Mais observons comment la dernière de cette longue liste essaye difficilement de justifier des années d'impéritie.

    La hiérarchie des choses...

    Appuyons-nous d'abord sur ses propos retranscrits dans le journal Le Parisien :

    "Il y a eu dysfonctionnement. Il semblerait que l’Éducation nationale n’ait pas été informée de cette condamnation."

    Mince alors, on a oublié de les prévenir. Il s'agit d'un léger "dysfonctionnement"... Depuis 2008 ! En 7 ans, personne à l’Éducation Nationale n'a pu ou voulu s'apercevoir de quoi que ce soit.

    Pourtant, en 7 ans, les parents instructeurs ont déjà reçu au moins 7 fois une équipe de deux à trois personnes chargées de vérifier si leurs enfants mettaient bien un -s au pluriel des mots. Vérification primordiale qui conduirait, si les soupçons étaient fondés, à envisager des poursuites judiciaires fermes contre ces parents criminels qui auraient négligé d'apprendre la table de multiplication du neuf à leur progéniture.

    Parce que cela, voyez-vous, c'est très grave ! Au point de déplacer des équipes annuellement, en nombre disproportionné.

    Alors, montrez-vous un peu compréhensif et prenez conscience du problème: si les inspecteurs d'académie n'étaient pas débordés à surveiller des enfants libres, ils auraient bien sûr le temps de prendre un petit renseignement sur leurs directeurs d'école. Par exemple en consultant le fichier des délinquants sexuels qui leur est accessible. Mais comment voulez-vous puisque nous, parents instructeurs, vampirisons tout leur temps ?

    Nous sommes si chronophages pour les inspecteurs de toutes les académies de France qu'ils n'ont plus une place dans leur agenda pour y caser l'inspection de ceux qui sont réellement sous leur dépendance hiérarchique.

    Poursuivant le syllogisme, la ministre va sûrement pouvoir prétendre que c'est de notre faute et nous sortir de son chapeau une loi pour mieux surveiller les enfants instruits à domicile à cause de qui les pédophiles de l’Éducation Nationale sont nommés directeurs d'école primaire.

    Mais ne faisons pas de procès d'intention, ses vrais propos sont déjà assez édifiants en soi.

    Car si le planning des fonctionnaires des académies est si serré, c'est à cause de ces foutues vacances scolaires:

    "Il a été condamné en juin 2008, juste avant les vacances scolaires."

    N'y a-t-il pas là clairement un abus de la part des juges ? Ça ne se fait pas de condamner des directeurs d'école au mois de juin.

    D'abord, ça gâche leurs vacances !

    Et puis ensuite, comment voulez-vous que les milliers de fonctionnaires qui travaillent dans des bureaux de l’Éducation Nationale ait le temps d'agir puisque... ça va être les vacances ?

    Certes, on ne comprend pas très bien en quoi les dates de vacances scolaires concernent les milliers de personnels qui n'ont jamais aucun contact avec des élèves. Certes, on peut regretter que tout le ministère hiberne "éterne" dès le début des vacances. Mais il faut surtout admirer la belle qualité d'anticipation de tous ces excellents pédagogues et assimilés qui, pour ne pas se faire surprendre, décident préventivement de cesser toute action dès que leur instinct leur souffle que ça va être les vacances.

    La hiérarchie des choses...

    Dans ce même entretien, pour répondre à la légitime inquiétude des parents d'enfants scolarisés, Madame Vallaud-Belkacem va prendre ce petit air décidé que son conseiller en communication lui a si bien fait travaillé:

    «Désormais une révocation sera ordonnée à chaque fois qu'un enseignant ira a l'encontre de la probité et des mœurs, les enfants doivent être protégés des prédateurs sexuels».

    On croit rêver !!!! "Désormais" ! Figurez-vous qu'avant que ça ne fasse la une des journaux, on n'avait pas eu l'idée de révoquer des enseignants condamnés pour pédopornographie ?

    Mais la défense de la ministre ne s'arrête pas là. Elle a la chance que tous les micros se tendent vers elle, elle sait en profiter pour se montrer inflexible dans cet autre entretien au Parisien :

    "Vous pouvez compter sur moi pour qu’aucun dysfonctionnement ne reste sans suite. Les manquements éventuels seront sanctionnés."

    Dormons tranquilles, on peut compter sur elle. Des prédateurs couvés par leur hiérarchie, on appelle ça un "dysfonctionnement". Comme notre ministre est courageuse et volontaire, ces "dysfonctionnements" ne resteront pas sans suite. Le prochain je-sais-pas-quoi d'académie qui laissera agir en toute impunité pendant plusieurs années un directeur d'école pédophile sera "éventuellement" sanctionné.

    Après avoir justifié, après avoir promis que "plus jamais ça", il faut passer au troisième volet du triptyque bien connu: trouver le coupable. Madame Vallaud-Belkacem a sa petite idée là-dessus, comme elle le confie au Dauphiné:

    "Cette défaillance intolérable devra être précisément établie par l’enquête que nous lançons. Pour l’heure elle semble être celle du défaut de transmission en 2008 par la justice à l’Éducation nationale de la condamnation de ce directeur."

    Voilà ! L'enquête n'est même pas commencée mais on en sait déjà plus. Ce n'est pas la faute de l’Éducation Nationale mais celle de la justice.

    Ne soyons pas de mauvaise foi et reconnaissons que c'est quand même bien au ministère de la justice d'assurer la direction des ressources humaines de l’Éducation nationale. Parce que ce ministère a le temps, le budget et le personnel qui font cruellement défaut au ministère de l’Éducation Nationale. Et puis, les juges, eux, ne sont pas soumis à ce calendrier drastique qu'on impose à l’Éducation Nationale et qui fait que la plupart du temps, on ne peut rien faire puisque c'est les vacances !

    "Comme ministre de l’Éducation je prendrai, au terme de cette enquête, toutes les dispositions pour qu’on écarte définitivement des écoles tout individu condamné pour prédation sexuelle."

    En tant que ministre chargée de s'en occuper... Il était bon de le préciser, n'est-ce pas ? Ce n'est pas en tant que balayeuse ou médecin qu'elle prendra des dispositions mais bien en tant que ministre.

    "Au terme de cette enquête", on "écartera définitivement des écoles tout individu condamné pour prédation sexuelle". Ouf ! Comment vouliez-vous qu'elle y pense avant ? On pourrait les écarter d'ores et déjà... Mais non... On préfère quand même attendre la fin de l'enquête. N'agissons pas dans la précipitation !

    La précipitation, c'est bon pour traquer les parents instructeurs qui, eux, posent un réel problème de mise en danger des enfants. Mais pour ce qui concerne les notables qui nuisent à l'intégrité physique et psychologique de malheureux bambins, on ne va tout de même pas se précipiter. Soyons sérieux ! Attendons la fin de l'enquête !

    La hiérarchie des choses...

    Voilà donc comment l’Éducation Nationale traite cette première affaire que nous avons la naïveté de croire importante. Voyons maintenant comment elle traite la seconde affaire qui a attiré mon attention et qui, visiblement, est considérablement plus urgente et primordiale aux yeux des élites du ministère.

    Dans l'académie de Poitiers, un professeur de philosophie est sanctionné pour n'avoir pas dit, mais peut-être que si quand même, on ne sait pas trop quoi mais en tout cas, c'est très grave.

    Les faits sont relatés dans la Nouvelle République.

    "(...) Le recteur d'académie de Poitiers a pris sa décision vendredi en suivant la commission administrative paritaire académique réunie en conseil de discipline le 13 mars qui " s’est prononcée majoritairement pour le vote de la sanction du déplacement d’office. "

    Nous avons tous en tête le film Le Cercle des Poètes Disparus, qui fait l'apologie d'un professeur aux méthodes très personnelles. Et nous avons tous admis que l'école fonctionnerait certainement mieux si un maximum de professeurs appliquaient ce genre de méthodes aussi originales que décriées. Mais pour l’Éducation Nationale, il semble que ce ne soit pas si évident.

    le cercle des poetes disparus

    Il semblerait que ce professeur aurait dit quelque chose dont personne ne sait vraiment de quoi il s'agit puisqu'il a été dénoncé par une seule élève et par une lettre de ses parents au rectorat... Voilà une transgression qui, à n'en pas douter, nécessitait une intervention ferme et sans délai !

    "La sanction qui le touche est de niveau 2, le plus élevé dans le panel à disposition du recteur."

    Pourquoi tenir compte que la justice ait classé l'affaire sans suite ? De toute façon, nous l'avons vu plus haut, la justice ne fait pas son travail. Si on ne peut rien reprocher à l’Éducation Nationale, on a bien vu que la plupart des problèmes qu'elle connaît vient de ce que la justice ne fait pas son travail. Donc, peu importe le non-lieu, peu importe que le professeur soit blanchi, il faut sanctionner. Envoyons-le à l'autre bout du département, ça lui fera les pieds.

    C'est ce que nous raconte Libération.

    Le recteur se doit d'être ferme, de ne laisser passer aucun comportement déviant. Les paroles sont une arme terrifiante qui peut mettre en danger les enfants. Il n'est donc pas permis de délivrer une autre parole que celle entérinée par l'administration.

    C'est qu'on ne va pas commencer à faire de la philosophie en essayant d'aiguiser le sens critique des élèves. Ce n'est tout de même pas le rôle d'un professeur de philosophie que d'essayer d'ouvrir l'esprit de ces jeunes gens à d'autres façons de voir les choses, de leur faire comprendre qu'un raisonnement solide ne tient que si l'on a exploré toutes les pistes, même les plus contradictoires, qui découlent d'un événement ou d'une pensée.

    Non, le rôle du professeur de philosophie, c'est d'asséner les vérités établies dans le socle commun, validées par un comité de sages, tamponnées par les services du ministre. Et pas au-delà ! Sinon, on court le risque que les élèves se mettent à réfléchir par eux-même et c'est intolérable.

    le cercle des poetes disparus

    Vous savez désormais comment l’Éducation Nationale organise sa hiérarchie des choses. Pour cette glorieuse institution que nous avons soumise à notre analyse, on peut à la rigueur admettre que des écoliers de primaire servent de loisir sexuels à des pervers si, par ailleurs, ils sont bien notés par la direction académique. Mais accepter qu'un professeur, déjà remarqué pour son indépendance d'esprit, propage les idées nauséabondes de la liberté de penser... Ah, ça non ! Hop, ni une ni deux, sanctionnons !

    Et c'est bien cela qui me fait réagir. Certes, l'horreur des faits du premier fait divers nous glace tous d'effroi. Mais ce qui est le plus choquant dans cette histoire, ce sont les atermoiements, les justifications insensées d'un ministère aux abois, l'urgence qu'il a montré à ne pas agir trop vite dans une affaire qui n’appelait aucune hésitation, quand, hasard du calendrier, il sait se montrer inflexible et réagir avec une rapidité qui ne lui est pas coutumière dans une affaire qui, somme toute, ne consiste qu'en un malentendu entre un professeur et une élève de sa classe.

    Admirez comme ce beau ministère est géré ! Violer des enfants, ce n'est qu'un "dysfonctionnement", prononcer en tant que professeur des paroles qui déplaisent aux élèves et à leurs parents, cela mérite une sanction votée majoritairement par une commission d'incompétents académiques.

    Si, après cela, vous avez toujours envie de déposer vos chers enfants dans un établissement scolaire, tous les matins, le sourire aux lèvres et la fleur au fusil, persuadé qu'avec un service public aussi rigoureux, bienveillant et juste ils sont entre de bonnes mains, je ne peux plus rien faire pour vous convaincre.

     

     
     
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  • Commentaires

    1
    Jeudi 2 Avril 2015 à 12:16

    J'aime cette analyse irréfutable !

    2
    mairym
    Jeudi 2 Avril 2015 à 18:00

    J'adore cette analyse.D'ailleurs bientôt il y a des vacances et on va essayer de faire oublier cette "dysfonctionnement" jusqu'à prochain cas.

    3
    Jeudi 2 Avril 2015 à 22:33

    toujours beaucoup de plaisir à lire les billets de ce blog! je n'avais pas entendu parler du deuxième cas... c'est dommage on aurait pu en discuter avec les conseillers pédagogiques venus à deux pour deux enfants aujourd'hui... j'imagine bien 25 fonctionnaires débarquer dans une classe pour discuter avec tous les enfants!! :)

    4
    Samedi 4 Avril 2015 à 17:43

    Merci de vos avis fort agréables. C'est rassurant de voir que nous sommes plusieurs à partager un certain... étonnement devant les comportements bipolaires de l'EN.

    5
    Vendredi 17 Avril 2015 à 19:55

    Ah certes non, Diogène, vous n'êtes pas tout seul....;)

    6
    Sullivan
    Vendredi 17 Avril 2015 à 23:47

    C'est avec grand plaisir que je retrouve cet esprit aiguisé. Je n'ai pas entendu cette 2e affaire à la radio non plus. Cela aurait soulevé l'intérêt de bcp trop de monde.


    Merci d'être là comme objecteur de conscience. 

    7
    Vendredi 8 Mai 2015 à 17:37

    C'est démontré brillamment... et dans style littéraire de grande qualité, ce qui vraiment ne gâche rien !! C'est un grand plaisir de vous lire... Bien que ce que vous disiez soit peu réjouissant... :-s

    Je partage, c'est à faire connaître !!

     

    8
    Dimanche 10 Mai 2015 à 23:14

    De retour de vacances, je vous lis et... en rougis de confusion. Merci pour ces délicieux compliments.

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