• La face cachée de Jules Ferry

    A tout seigneur, tout honneur, commençons par nous intéresser au personnage de Jules Ferry.

    Puisque aussi bien, c'est à lui que nous devons la loi du 28 mars 1882 sur l'instruction gratuite, laïque et obligatoire.

    Jules Ferry

    (1832 - 1893)

    Ce n'est pas le lieu de faire une biographie complète du personnage mais il est bon tout de même de rappeler quelles furent quelques-unes de ses convictions.

    On nous dit – on nous rabâche ! – qu'il fut un grand homme d'état, un grand républicain, un exemple pour nous tous. A entendre ses panégyristes, nous lui devons tout: c'est l'un des pères fondateurs de notre chère république, nous serions invités à nous prosterner devant sa stèle pour célébrer ses louanges et honorer sa mémoire, lui qui a permis à tous les petits enfants de France d'accéder enfin à la connaissance et au savoir.

    Joli tableau que voilà ! Oui, mais...

    Comme toujours, les choses ne sont pas si simples. Car il est une vérité absolue en histoire, c'est que rien n'est jamais tout noir ou tout blanc. C'est peut-être plus compliqué pour manipuler les masses mais les faits et les hommes sont bien souvent gris, plus nuancés et plus complexes qu'on voudrait nous le faire croire pour utiliser de manière bien commode la mémoire des uns ou des autres et justifier ainsi des discours simplificateurs, voire démagogues.

    Or, Monsieur Ferry, outre son combat pour l'éducation du plus grand nombre était aussi le partisan d'un colonialisme forcené, violent et dominateur, coercitif et raciste.

    Du reste, son "fameux" combat, quel est-il réellement ? A-t-on seulement pris la peine d'éclairer certains de ses propos qui, derrière le masque du démocrate lumineux, révèlent aussi la face d'un gouvernant plus sombre ?

    Car voilà... Voilà quelques extraits de ses discours qui sauront nous en apprendre un peu plus sur ses motivations, son acharnement à instaurer une école d'état, mais également sur sa vision du monde parfait :

    Eh quoi ! Est-ce la liberté du père de famille et du foyer qu’on entrave en mettant obstacle à ce que des milliers d’enfants soient enfermés dans des établissements soustraits en fait, sinon en droit, à la surveillance de l’État ; à ce que ces jeunes cerveaux, ces esprits essentiellement malléables, soient livrés à des leçons qu’on ne connaît pas – ou plutôt que l’on connaît trop ? (…)
    Oui ! Dix ans de ce laisser-aller, de cet aveuglement, et vous verriez tout ce beau système des libertés d’enseignement qu’on préconise, couronné par une dernière liberté : la liberté de la guerre civile !”

    Jules Ferry à Épinal, 23 avril 1879

    Commençons doucement, il ne faudrait pas que les hauts-le-cœur nous prennent tout de suite.

    Il suffit de lire pour se rendre compte. Monsieur Ferry nous le dit sans ambages, dans une langue certes très soignée, la liberté d'enseignement, sans contrôle de l'état sur ce qu'on inculque à ces petites têtes blondes "malléables" conduit immanquablement à la guerre civile. N'osons pas le gros mot : à la révolution ! Diantre ! Un gouvernement démocratique peut-il se permettre de prendre ce risque ?

    " Dans les écoles confessionnelles, les jeunes reçoivent un enseignement dirigé tout entier contre les institutions modernes. (...) Si cet état de choses se perpétue, il est à craindre que d'autres écoles ne se constituent, ouvertes aux fils d'ouvriers et de paysans, où l'on enseignera des principes totalement opposés, inspirés peut-être d'un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871."

    Jules Ferry, discours au Conseil général des Vosges en 1879

    On commence à comprendre tout l'intérêt d'une école d’État, non ? Ne surtout pas permettre que des écoles propagent l'idée de s'opposer à un gouvernement.

    C'est à la Commune qu'il est fait référence ici: un mouvement populaire, révolutionnaire, pas plus condamnable, a priori, que celui qui fut le point de départ de la Révolution Française. On le voit, pour Monsieur Ferry, pour la république, il est des révoltes, des soulèvements qui sont plus acceptables que d'autres. Des révolutions qu'on sacralise comme l'acte de fondation de la démocratie et d'autres, quand on est au pouvoir, qu'on juge dangereuses pour la démocratie. Avouons que la nuance est difficile à comprendre. C'est sans doute parce que nous sommes du peuple... Il n'y a que les membres de l'élite qui peuvent comprendre des concepts aussi ardus pour nos pauvres esprits populaires.

    Continuons notre exploration :

    “Il y a deux choses dans lesquelles l’État enseignant et surveillant ne peut pas être indifférent : c’est la morale et la politique, car en morale, comme en politique, l’État est chez lui ; c’est son domaine et par conséquent sa responsabilité.”

    Jules Ferry, Discours au Sénat, 5 mars 1880

    Voilà ! Qu'on se le dise ! La morale, ce n'est pas l'enseignement par des parents aimants de valeurs qu'ils croient justes. Non, non, messieurs-dames ! La morale, c'est l'affaire exclusive de l'état. Le seul à même de savoir où placer les curseurs de la morale.

    “Apprendre à l’ouvrier, d’abord, les lois naturelles avec lesquelles il se joue dans l’exercice de son métier, mais lui apprendre également la loi sociale, lui découvrir les phénomènes économiques, lui donner des notions justes sur les problèmes sociaux, c’est en avancer beaucoup la solution. Ce qui n’était dans d’autre temps qu’une résignation sombre à des nécessités incomprises, peut devenir… une adhésion raisonnée et volontaire à la loi naturelle des choses.”

    Jules Ferry, 3 mai 1883

    On aimerait bien savoir quelle est la "loi naturelle des choses"... Que l'ouvrier reste ouvrier ? Et ses enfants avec lui, pour toutes les générations à venir ? Et ceci, non plus dans la "résignation sombre" car cela, c'est le mal mais dans une "adhésion raisonnée", car cela c'est l'éclatante lumière béatifiante de la démocratie. Mais j'ai sans doute l'esprit mal placé...

    Nous voici maintenant avec une meilleure idée du cheminement qui a conduit à instaurer la loi sur l'instruction obligatoire et laïque. Il faut bien reconnaître que cela relativise grandement l'inspiration qu'on voudrait nous faire croire humaniste qui a présidé à cette fondation éclairée.

    Certains argumenteront que dans sa grande bonté d'âme et mû par son amour de la liberté individuelle, Monsieur Ferry a pourtant laissé dans sa loi la possibilité pour qui le souhaite d'instruire ses enfants à domicile. Certes ! Et l'argument serait valable si on n'occultait pas un fait essentiel : l'écrasante majorité des membres de la chambre était constituée de bourgeois, de privilégiés, appartenant à la classe sociale la plus élevée de la IIIème république, qui avaient pour habitude de livrer leur progéniture aux bons soins des précepteurs ou des écoles privées. Et sans cette liberté accordée, le projet de loi n'aurait tout simplement pas pu voir le jour ! En effet, à cette époque (comme aujourd'hui ?), il aurait fait beau voir qu'on obligeât les élites de la classe dirigeante à mélanger leurs chérubins dorés à la misérable crasse populaire...

    Après avoir rétabli quelques vérités sur le célèbre engagement de Monsieur Ferry, voyons, à la marge, ce que ce joli personnage était capable de dire sur d'autres sujets. Car sa carrière ne se limite pas à ce que l'on en retient essentiellement.

    Nous l'avons précisé plus haut, il était un ardent défenseur du colonialisme. Avec les mêmes visées charitables et philanthropiques, sans doute ? Jugez-en :

    "Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu'en effet les races supérieures ont un droit vis à vis des races inférieures (...) parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont un devoir de civiliser les races inférieures."

    Jules Ferry, discours à la chambre des députés, 28 juillet 1885

    Qu'on ne vienne pas me parler de contexte et m'expliquer qu'à cette époque, tout le monde pensait ainsi car les humanistes existaient déjà, y compris dans la classe politique. Oui, on savait déjà, même dans ce contexte, que ce discours était profondément effarant. Et Clémenceau lui-même en donna la preuve en répondant ainsi à ce fameux discours:

    "Races supérieures ! Races inférieures ! C'est bientôt dit. Pour ma part, j'en rabats singulièrement depuis que j'ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d'une race inférieure à l'Allemand. Depuis ce temps, je l'avoue, j'y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure !"

    "Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France, dans la patrie des droits de l’homme ! (...) Non, il n’y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures."

    Georges Clémenceau, Discours à la chambre, 30 juillet 1885

    Il s'agit bien là, qu'on l'accepte ou non, du reflet terrifiant de la pensée de ce Monsieur Ferry, grand fondateur de la république qu'on porte aux nues aujourd'hui, en glissant discrètement sur cet aspect de sa... "philosophie".

    Pour conclure cette autopsie de la vision scolaire de la fin du XIXème siècle, penchons-nous sur les manuels d'histoire de l'époque:

    En 1885, dans son ouvrage Histoire Naturelle, destiné à l'enseignement secondaire, J. Langlebert distingue 4 races :

    - blanche ou caucasique, cette race est remarquable par la puissance de son intelligence, c'est à elle qu'appartiennent les peuples qui ont atteint le plus haut degré de civilisation.
    - jaune ou mongolique,
    - noire ou africaine,
    - rouge ou américaine.

    Le manuel d'Histoire de 1887 commence ainsi :

    "On distingue trois races humaines :
    - la race noire (descendants de Cham) peupla l'Afrique, où elle végète encore ;
    - la race jaune (descendants de Sem) se développa dans l'Asie orientale, et les Chinois, ses plus nombreux représentants, gens d'esprit positif, adonnés aux arts utiles, mais peu soucieux d'idéal, ont atteint une civilisation relative où ils se sont depuis longtemps immobilisés ;
    - la race blanche qu'il nous importe spécialement de connaître, a dominé et domine encore le monde."

    Voilà ce que l’école de la république apprenait à ses enfants à l'époque où Jules Ferry la rendait obligatoire.

    Fort heureusement, les choses ont évolué mais n'est-ce pas une parfaite démonstration du danger d'une école exclusivement d'état ?

    Sans la liberté de sortir de ce carcan, sans la liberté d'instruire à domicile, nous nous trouverons exposés, ou plutôt nos enfants, les générations futures, se trouveront exposés à l'apprentissage obligatoire du dogme officiel. Il était celui-là hier mais que sera-t-il demain ?

    Alors...

    Que l'on soit clair, je ne suis pas forcément un ennemi acharné de Jules Ferry qui, quelles que soient ses motivations, a permis malgré tout de faire avancer les libertés et de fournir le savoir au plus grand nombre. Et ce serait une erreur philosophique grave que de juger aujourd'hui la vision du monde d'hier. Pas plus qu'on ne peut réellement comprendre comment pensait un homme de l'antiquité avec les connaissances qu'il avait et qui n'étaient pas les nôtres, on ne peut réellement condamner ou approuver sans réserves un homme qui voyait le monde à l'aune de ses connaissances d'il y a 150 ans.

    Néanmoins, on peut légitimement se poser des questions sur la récupération qui est faite à "toutes les sauces" de ce prétendu grand homme et de ces prétendues grandes lois, lancées à la face du peuple sans étude critique des tenants et des aboutissants des décisions prises à l'époque, imposées à tous comme le modèle idéal républicain, en oubliant (volontairement?) de mettre en lumière certaines zones d'ombre et certains aspects peut-être moins glorieux ou comme on dirait aujourd'hui, moins "politiquement corrects".

    Comme toujours, on explique au peuple ce qui est bien et ce qui est mal, mais on ne lui donne pas les clés, on ne lui permet pas de connaître complètement ni les faits ni les hommes pour juger lui-même, en son âme et conscience, avec sa propre liberté de penser.

    Non pas que l'on cache – il est toujours possible de se renseigner, même si cela demande un effort que la majorité de nos contemporains ne sont pas prêts à faire – mais juste parce que, savamment, stratégiquement, on évite de montrer.

    On assène des vérités mais on n'éduque pas !

    N'est-ce pas un bien étrange paradoxe et un bien étrange dévoiement de la loi Ferry ?

    « Ken RobinsonUn peu de Géologie : le sentier karstique du Besain »
    Pin It

    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    1
    Jacques Deman
    Mercredi 9 Décembre 2015 à 21:28

    J'ai été, par la force des choses, élevé par mes grands-parents, qui vu mon grand âge, sont bien évidemment nés au XIX siècle. Des gens du peuple, simples et aimants. Le peu de connaissances dont je dispose aujourd'hui, je la leur dois, non qu'ils étaient capables de m'instruire eux mêmes, mais parce qu'ils on su éveiller chez moi une curiosité d'esprit, et une soif de connaissance inextinguible, bien involontairement, sans aucun doute! Mais je dois aussi manifester ma grande reconnaissance aux divers enseignants que j'ai pu connaître dans mon modeste parcours scolaire, interrompu, hélas, par des réalités d'ordre pécuniaire. Mais peu importe en fait: je n'ai jamais fait dans ma vie que des choses que j'avais envie de faire et je n'ai jamais vécu les désagréments d'une hiérarchie. Si, depuis un mois, maintenant, nous avons décidé avec mon épouse et avec l'aval de notre fils de "l'extirper" du système, c'est que nous devions faire face à un constat d'échec! Nous ne pouvions nous satisfaire du soit-disant niveau "satisfaisant" de notre fils.

    Le C.E.P de mon époque porté au niveau du BAC!!!

    C'est avec une grande tristesse que je déplore le brio avec lequel le lobby des enseignants a transformé ce qui aurait du être un véritable sacerdoce, ... En sinécure.

    Une gabegie à laquelle il serait grand temps de mettre fin...

     

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :