• La continuité dans le changement

    La réforme du collège est lancée ! Lancée un peu trop fort, semble-t-il, et qui a de grandes chances de s'écraser au sol lamentablement comme un fruit trop mûr plutôt que de se poser avec la grâce et la légèreté d'un papillon. Mais ça, c'est parce que les papillons se font, hélas, de plus en plus rares dans nos campagnes.

    Qu'est-ce donc exactement qu'une réforme dans l’Éducation Nationale ? Pour mieux comprendre, visualisons ce document :

     reforme du college

    On peut s'enivrer de mots jusqu'à plus soif mais depuis trois décennies au moins, n'importe quelle réforme se limite à ce petit panneau. Celle-ci, vous vous en doutez bien, n'y échappera pas.

    Au sujet de cette réforme justement, puisque personne ne m'a demandé mon avis, je n'hésiterai pas à le donner et je n'irai pas par quatre chemins :  je m'en contrefiche !

    C'est amusant, je ne sais pas si vous êtes comme moi, parents instructeurs, mais je ne me sens pas, mais alors pas du tout, concerné. Ils peuvent bien faire ce qu'ils veulent de leur collège en décomposition... Un petit coup de peinture sur les moisissures, ça fera peut-être un peu plus joli dans mon paysage quand d'aventure, je passerai devant mais à part ça... Je ne vois vraiment rien d'autre qui pourrait éventuellement me concerner.

    Donc, ne comptez pas sur moi pour vociférer inutilement contre les mesurettes qui seront adoptées de toute façon, quoi qu'on en pense, et qui seront annulées dès le prochain changement de majorité. Il semble que les parents d'enfants scolarisés aiment encore occuper leurs dimanches à participer à des manifestations vaines, mais les parents d'enfants non-scolarisés, eux, n'ont certainement pas un dimanche libre à consacrer à ce genre de fantaisie. Allez expliquer aux deux petits derniers que la sortie à la ferme est annulée parce que papa et maman vont crier dans la rue avec plein de gens et venez me raconter ensuite si vous avez survécu à cette périlleuse expérience !

    Ce que je retiens surtout dans cette nouvelle volonté de sauver l'école (il est interdit de pouffer !), c'est que ce sont ses pires démolisseurs qui sont en charge de la reconstruire. Un peu comme si, pour vous sauver de la noyade, le maître-nageur venait vous tenir la tête enfoncée sous l'eau.

    Je ne jugerai pas la réforme sur le fond, je vous ai déjà dit plus tôt tout l'intérêt que je lui porte. Mais ils n'échapperont pas à un petit rappel, pour dégonfler un peu leur orgueil de grands spécialistes de la chose, pour les remettre à leur juste place et pour leur jeter à la figure les évidences qu'ils s'appliquent à essayer de nous faire oublier. Sauf que... S'ils n'ont pas de mémoire, nous si !

    Ainsi, les mois à venir vont être riches de débats de haute tenue entre les fossoyeurs de l'éducation d'un côté et les croque-morts de l'école de l'autre. Les médias vont vrombir de sentences impitoyables, d'accusations accablantes, de jugements définitifs... Nous allons assister, comme chaque fois, à des polémiques de très haut niveau, de celles qui font briller la France au-delà de ses frontières, suscitant l'admiration du monde entier devant l'époustouflante rhétorique de nos élites. Pour résumer la teneur du dialogue, nous savons d'ores et déjà que nous aurons droit à des plaidoiries prodigieuses dans le genre: "C'est pas nous, c'est vous, d'abord !" auxquelles répondront de mirobolantes ripostes du style: "C'est même pas vrai, c'est celui qui dit qu'y est !".

    façade de l'assemblée nationale

    Façade de l'Assemblée Nationale

    Le grand Barnum est donc lancé dans le temple de l'invective complice. Ils vont glorieusement s'écharper verbalement, hurlant à tue-tête et la main sur le cœur, en jurant de la pureté de leurs convictions respectives qui, pour l'essentiel, étaient exactement inversées quand leurs propres fonctions étaient permutées.

    Parce qu'il ne faut pas s'y tromper: c'est le même cinéma depuis des années. La majorité défend une réforme audacieuse face à une opposition qui prône le nivellement par le bas et dans quelques mois, la nouvelle majorité défendra une réforme par le bas face à la nouvelle opposition qui prônera le nivellement audacieux. Ou à peu près !

    Bref, ça parlemente, ça sénate, ça décrète et pendant ce temps-là, le bateau reste à quai, à marée basse, la quille enfoncée dans la vase.

    Il suffit, pour s'en convaincre, de dresser la liste des capitaines qui ont eu les mains sur la barre au cours des trente dernières années :

    Président de la République:

    La continuité dans le changement

    François Mitterrand

    (1981-1995)

    GAUCHE

    Ministres:

    • La continuité dans le changement  Jean-Pierre Chevènement (19-07-84/20-03-86)       GAUCHE
    • La continuité dans le changement  René Monory (20-03-86/12-05-88)                               DROITE
    • La continuité dans le changement  Lionel Jospin (12-05-88/02-04-92)                               GAUCHE
    • La continuité dans le changement  Jack Lang (02-04-92/30-03-93)                                     GAUCHE
    • La continuité dans le changement  François Bayrou (30-03-93/18-05-95)                          DROITE

    *************************

    Président de la République:

     La continuité dans le changement

    Jacques Chirac

    (1995-2007)

    DROITE

    Ministres:

    • La continuité dans le changement  François Bayrou (18-05-95/04-06-97)                           DROITE
    • La continuité dans le changement  Claude Allègre (04-06-97/27-03-2000)                        GAUCHE
    • La continuité dans le changement  Jack Lang (27-03-2000/17-06-2002)                            GAUCHE
    • La continuité dans le changement   Luc Ferry (17-06-02/31-03-04)                                      DROITE
    • La continuité dans le changement  François Fillon (31-03-04/02-06-05)                             DROITE
    • La continuité dans le changement  Gilles de Robien (02-06-05/18-05-07)                           DROITE

    *************************

    Président de la République:

     La continuité dans le changement

    Nicolas Sarkozy

    (2007-2012)

    DROITE

    Ministres:

    • La continuité dans le changement  Xavier Darcos (18-05-07/24-06-09)                               DROITE
    • La continuité dans le changement  Luc Chatel (24-06-09/16-05-12)                                     DROITE

    *************************

    Président de la République:

    La continuité dans le changement

    François Hollande

    (2012-????)

    GAUCHE

    Ministres:

    • La continuité dans le changement  Vincent Peillon (16-05-12/02-04-14)                            GAUCHE
    • La continuité dans le changement  Benoît Hamon (02-04-14/26-10-14)                              GAUCHE
    • La continuité dans le changement  Najat Vallaud-Belkacem (26-10-14/??-??-??)          GAUCHE

     *************************

    Trente ans, c'est une durée qui semble raisonnable pour dresser un petit bilan. Les enfants scolarisés au début de cette liste ont eu le temps de devenir parents et de constater, comme tous les classements internationaux le dévoilent année après année, la déliquescence totale de notre système scolaire.

    Que constate-t-on ? 15 ministres en 30 ans ! Soit une moyenne de deux ans par ministre ! Reconnaissons que ce n'est pas spécifique à l’Éducation Nationale, tous les ministères sont concernés. Deux ans, c'est la durée de vie d'un ministre. Autant dire qu'ils ont tout loisir de travailler dans la durée et de lancer des chantiers ambitieux.

    Imaginez un enfant qui commence l'école obligatoire de leurs rêves. Il a donc 6 ans. A la fin de son obligation d'instruction, à 16 ans, il aura donc connu au moins cinq ministres qui auront chapeauté son apprentissage et agi pour son bien, il aura subi X réformes, toutes destinées à lui permettre de réussir. Et bien souvent, les ministres se seront contredits et les réformes se seront annulées mutuellement. Mais toute sa scolarité aura été heureuse et épanouie, avec la conviction qu'au plus haut sommet de l'état, on agissait pour son bien.

    Quand on lui a supprimé un jour d'école, il s'est réjoui qu'on prenne enfin en compte ses rythmes biologiques. Il le savait bien, lui, que quatre jours de prison par semaine, c'était suffisant.

    Quand on lui a rajouté le jour d'école qu'on venait de supprimer, il a bondi de joie qu'on prenne enfin en compte ses rythmes biologiques. Il s'en était bien rendu compte, lui, qu'il était plus fatigué.

    Quand on a réparti le jour d'école supprimé mais finalement rajouté sur deux demies-journées trois quarts, entre 8h40  et 8h48 le matin, puis de 16h00 à 16h23 l'après-midi, sauf le mardi, il a vite réalisé que c'était drôlement intelligent et vraiment bien plus simple.

    debat sur la reforme du college

    Séance à l'Assemblée pendant le débat sur la réforme du collège

    Comme chaque fois, ils vont donc dresser le chapiteau et, chacun leur tour, les clowns vont entrer sur la piste. Ils feront leur numéro habituel, l'auguste flanquant avec ses grandes chaussures d'énormes coup de pieds aux fesses du clown blanc. Et le clown blanc fera semblant d'être surpris, provoquant l'hilarité générale.

    Les uns vous diront que les autres sont nuls, les autres vous diront que les uns sont incompétents. Ne les croyez pas ! Ils huent pour la galerie, ils tempêtent pour amuser les spectateurs de l'orchestre.

    Sauf que les faits sont têtus ! Depuis 30 ans, l'école française périclite, s'émiette, tombe en poussière... Et les torts, qu'ils l'admettent ou non, sont parfaitement partagés.

    Car il suffit de compter ! En 30 ans, si l'on se fie à la liste ci-dessus, et si l'on écarte ce pauvre Monsieur Hamon qui aura tout juste eu le temps de refaire le papier peint de son bureau, on arrive à une parfaite égalité.

    Si vous n'avez pas le courage d'éplucher la liste, voyez ce petit résumé :

    30 ans d'éducation Nationale

    2 présidents de gauche                                              2 présidents de droite

    7 ministres de gauche                                                7 ministres de droite

       15 ans de mandat à gauche                                     15 ans de mandat à droite

    Noir sur blanc ! (enfin, vert sur beige, ne chipotons pas !) Il n'y a pas à tergiverser, il n'y a qu'à constater. Refaites les comptes autant de fois que vous le souhaitez mais les mathématiques sont tenaces et ne se laissent pas tordre facilement.

    30 ans de gabegies et d'impérities partagées ! Et nous en sommes là ! Ou plutôt, l'école en est là !

    Alors, ils peuvent bien aboyer... Ils peuvent défendre la réforme qu'ils veulent ou son exact contraire, ça a si peu d'importance puisqu'au bout du compte, rien ne sera vraiment fait de ce qu'il faudrait faire.

    Voilà pourquoi les plus lucides d'entre nous ont compris qu'il n'y  aucun salut à attendre de leur part. Ils continueront à bidouiller, à se targuer d'idées géniales, à se rejeter les fautes pour aussitôt commettre les mêmes.  Ils continueront à assurer le spectacle devant les caméras, tourbillonnants, virevoltants pour se donner l'air d'agir. Et ils continueront à ne pas prendre en compte les précieux conseils de pédagogues bien plus avisés qu'eux. Ils continueront à refuser aveuglément les solutions proposées par ceux qui ne sont pas du sérail. Ils continueront de se méfier et de durcir les règles pour les parents instructeurs ou les écoles hors contrat. Ils continueront avec la même obstination bornée qui caractérise les imbéciles à ne rien tenter d'autre que ce qu'ils savent si mal faire.

    On pourrait presque se demander s'ils ne le font pas exprès. Si nous avions l'esprit mal tourné, on pourrait presque les soupçonner de se satisfaire d'une école qui ressemble à l'usine de la médiocrité.

    Il n'y a aucun salut à attendre de leur part ! Le salut, nous avons choisi de le prendre en main nous-même. Parce que nos enfants seront grands-parents avant que l'école opère sa salutaire et nécessaire mutation si l'on se contente d'attendre leur sursaut.

    Quand le bateau coule, il faut sauver les enfants d'abord ! Quant au capitaine et à l'équipage, ce ne sera pas notre faute s'ils sont entraînés par le fond avec l'épave qu'ils n'ont pas su piloter.

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    Mardi 26 Mai 2015 à 13:43

    Brillantisssime happy !

    2
    Mardi 26 Mai 2015 à 14:11

    j'adore comme d'habitude ,mais je ne suis pas d'accord sur un point, moi je voulais remettre ma grande en fin de collège, donc la réforme je râle car grâce à elle bah, pas de retour au collège de prévu maintenant .

    Alors si tout le monde pouvait dire que le lycée c'est vachement bien , ça m'arrangerai, non parce que je vois bien la reforme du lycée d'ici 5 ans et moi je vais pas faire ief  jusqu'en faculté non plus mdrrrr

    3
    Mardi 26 Mai 2015 à 16:02

    Un régal de la première à la dernière ligne !

    4
    Mercredi 27 Mai 2015 à 11:58

    C'est un plaisir d'avoir pu vous divertir. :) Merci à tous les trois de vos avis agréables... et stimulants !

    5
    Mercredi 27 Mai 2015 à 17:48

    Les enfants qui ne sont pas à l'école ont pourtant beaucoup perdus cette année. Les miens appréciaient particulièrement la journée du mercredi au centre aéré. "Tous les avantages de l'école sans les inconvénients". La possibilité de s'amuser avec des enfants du cru, plus évidente pour se voir régulièrement que d'autres enfants non-scos qui habitent parfois très loin, sont parfois dans des catégories d'âges ou d'intérêts vraiment différentes. Il reste bien le mercredi apm, mais hélas, ce n'est plus que de la garderie pour ces malheureuses heures...., les grands projets de l'an dernier ont été abandonnés et ma grande de 10 ans n'y a plus vu d'intérêt. Alors, même sans se préoccuper des enfants scolarisés, qui en effet souffrent et sont ballottés (il y a 15 ans en maternelle, l'oralité était le Graal, aujourd'hui c'est la capacité à lire, mais pourtant ces enfants ont tous la même capacité cognitive...), il y a une évidence passée sous silence. Toujours. l'éducation est la seule science dont l'objet étudié ne l'est pas dans son milieu naturel. A partir de là, tout est invalidé. Qui se penche sur l'enfant qui n'est jamais allé à l'école pour comprendre COMMENT il apprend? Très peu et uniquement outre-manche ou outre-atlantique. Cette observation de l'enfant dans les zoos pédagogiques où on le parque ne pourra jamais, jamais, quelle que soit le bord politique ou la durée du mandat,donner des résultats scientifiques, c'est-à-dire fiable et efficace.

    Je n'ai retenu que l'idée de déplacer la 6e en primaire, comme en Belgique ou aux US. Riche idée, en effet. Et qqn a dit que peut-être il serait bon d'ajouter une 3e semaine de vacances aux vacances de Noël pour que les enfants, fatigués par les fêtes familiales et souvent agressés par les virus hivernaux puissent se reposer. j'ignore ce que cet éclair de génie est devenu, mais c'était une franche bonne idée aussi....

    6
    poirple
    Vendredi 29 Mai 2015 à 13:30

    Je viens de découvrir votre blog et je regrette de ne pas l'avoir fait avant!

    Beaucoup d'humour, du style, des infos pointues, surtout n'arrêtez pas!

    7
    Samedi 30 Mai 2015 à 00:17

    Il n'y a rien à regretter puisque vous êtes là maintenant ! :) Merci de vos compliments et soyez rassuré, je n'ai aucune intention d'arrêter.

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