• Ils osent tout...

    "..., c'est même à ça qu'on les reconnaît" disait Michel Audiard à propos de... Cherchez-vous même ! Une fois n'est pas coutume, nous n'allons pas analyser les actes ou paroles des "grands décideurs" de l’Éducation Nationale mais de leurs petites mains. Et oui, si le navire file à toute allure contre tous les icebergs qui croisent son cap, ce n'est pas seulement à cause du capitaine mais aussi de tout son équipage, matelots compris.

    Voici donc le récit du contrôle de connaissances diligenté par l'Académie de par-chez-nous pour cette année.

    inspecteur academie controle

    Un Inspecteur et son Conseiller pédagogique pendant le contrôle d'un enfant non-scolarisé

    (Image extraite du film : Les sous-doués en folie de Buster Chaplin- 1882)

     

    Il faut noter que les contrôles des deux premières années se sont bien déroulés. Nous avons eu affaire à un Inspecteur un peu coincé mais pas désagréable et apparemment compréhensif, assisté d'un conseiller pédagogique aimable, souriant et à l'apparence douce et gentille. Rien de traumatisant, donc !

    Les rapports furent deux fois positifs, bourrés de références à un niveau scolaire, ce qui est illégal, mais nous avons préféré "glisser" sur ces petites incohérences puisque ce qui nous importe avant tout, c'est que le contrôle se passe, qu'il soit passé et qu'on n'en parle plus jusqu'à l'année prochaine.

    Cette année, après une première visite de leur part à notre domicile en 2013, puis une deuxième rencontre dans leurs locaux en 2014, nous sommes censés les recevoir de nouveau. Ce qui n'est pas un problème en soi: il ne faut pas compter sur moi pour entraver la bonne marche des processus complexes qui régissent le fonctionnement de l'usine à gaz, ma priorité étant, comme indiqué plus haut, qu'ils retournent au plus vite dans la chaleur douillette de leur bureau surdimensionné et qu'ils nous oublient pendant un an.

    Cette fois, tout a commencé par une lettre, véritable condensé d'incompétence et de foutage de gueule. Mais je vous laisse juger:

    controle de l'obligation scolaire

    Bon...

    Déjà, on peut remarquer que ceux qui sont chargés de procéder au contrôle des connaissances n'ont pas lu la circulaire depuis au moins quatre ans. Sinon, ils sauraient que ce n'est plus celle de 1999 qui est en vigueur mais celle de 2011, intitulée avec poésie: circulaire n°2011- 238.

    Mais vous êtes certainement au courant vous qui, comme moi, avez pris la peine de vous renseigner sur les lois, formalités et règlements qu'on pourra vous opposer. Tous les parents instructeurs ont pu le constater: quand il s'agit d'Instruction en Famille, nous savons précisément de quoi on parle. Eux, non !

    La lettre est datée du 27 janvier. Le délai d'un mois est donc largement respecté. Ah, mais ! C'est qu'on ne pourra pas les prendre en défaut, arrivent-ils à se persuader.

    On me demande (ils osent tout, vous dis-je) de confirmer que je serai disponible pendant une période de presque deux mois ! Du 9 mars  au 24 avril ! Ce qui correspond à l'exact intervalle entre deux périodes de vacances. A l’Éducation Nationale, on croit que toute la France vit au rythme scolaire. Pendant les vacances, il n'est bien sûr pas question de nous déranger mais en revanche, hors vacances, on n'a qu'à être à disposition, plantés à côté du téléphone pour qu'on nous annonce qu'on viendra demain.

    Enfin... C'est ce que je pensais ! Mais la réalité est encore bien plus cocasse. Car, on ne me demande pas d'être à disposition pour demain, ni même pour aujourd'hui mais pour là, tout de suite, immédiatement,... Ah, non, trop tard c'est déjà passé !

    Comment se retrouver dans la quatrième dimension ? Il suffit d'avoir un "non-rendez-vous" avec l’Éducation Nationale !

    Depuis quelques jours, la fin du délai approchant à grands pas, je me tâte entre me rappeler à leur bon souvenir et les laisser entrer en contact. Avec le secret espoir qu'ils nous oublieront peut-être cette fois-ci, je trouve finalement plus urgent... d'attendre !

    En réalité, je dois l'avouer, mon état d'esprit est au je-m'en-foutisme total. Partant du principe que le contrôle est une corvée annuelle obligatoire, partant du principe que je ne suis pas Don Quichotte et que les conflits inutiles me paraissent une fatigue nerveuse évitable, partant du principe qu'un combat frontal contre un mur de béton serait préjudiciable à l'équilibre familial et particulièrement à celui de C..., j'ai adopté une tactique très simple: je les laisse faire ce qu'ils ont à faire une heure par an (tant que ça reste dans des limites qui me sont acceptables, évidemment).

    C'est le gage de notre tranquillité et du bonheur que nous vivons au quotidien en toute liberté. Somme toute, un sacrifice admissible !

    Or, ce matin à 10 heures, la sonnette retentit (oui, oui, c'est tout frais ! Je suis au taquet sur l'actualité !). Avant même d'ouvrir, je jette un œil discret par la fenêtre. C'est que, incrédule, je me doute qu'ils ont osé. Mon esprit cartésien et organisé essaie bien de me dissuader: " Non ! Tout de même pas ! Ça ne peut pas être eux... Pas sans avoir appelé avant... Ils n'auraient pas osé..."

    Et bien, si, ils ont osé !

    De mon poste d'observation, je distingue parfaitement les deux belles têtes de vainqueurs que j'ai eu le bonheur de croiser par deux fois déjà. Immédiatement, avec un réflexe et une rapidité dignes des guerriers les mieux entraînés... je n'ouvre pas !

    C'est qu'on n'entre pas chez moi à l'improviste sans y avoir été invité. Sauf les amis, bien sûr, mais vous aurez compris que nos deux comiques ne font pas partie de cette catégorie.

    Non seulement je trouve ça  incorrect, irrespectueux, négligent et pétri d'incompétence mais en plus, C... n'est même pas là aujourd'hui ! C'est son jour de grand-mère, le jour sacré de la semaine pour nous deux. Pour lui parce que, pour rien au monde, il ne raterait cette journée chez Mamie en tête-à-tête. Et pour moi parce que, comme tous les parents aimants, j'ai un besoin absolu qu'il dégage de mes pattes pour souffler un peu.

    J'aurais donc pu ouvrir ! Pour leur demander de repasser ! Mais non ! J'ai choisi de leur donner une petite leçon plus parlante: ils auront traversé la ville pour rien, on n'aura pas été à leur disposition, leur planning s'en trouvera tout chamboulé,... Diantre, combien de remises en question de ce système qu'ils savent pourtant habituellement infaillible ! Gageons qu'ils mettront plusieurs jours, plusieurs semaines à se remettre du traumatisme.

    C'est dommage ! Dire que si ils avaient fait leur travail correctement, je les aurais accueilli avec le sourire, café et jus de fruits. Oui mais voilà, la seule chose en l'occurrence que j'aurais trouvé à leur dire, c'est: "Poussez-vous de mon soleil !". Ce qu'ils n'auraient évidemment pas compris, d'une part parce que la journée est plutôt grise, d'autre part parce qu'ils n'ont aucune culture. S'ils en avaient, ils ne seraient pas inspecteurs à l’Éducation Nationale. Ils auraient un vrai métier, utile et enrichissant pour la société.

    Un coup de sonnette... Deux coups de sonnette... Trois coups de sonnette...

    Voilà nos deux compères qui s'en retournent, penauds et bredouilles. Puis, il est 10h10 (vous allez voir comme cela à son importance), le téléphone sonne. Le numéro affiché m’apprenant qu'il s'agit du secrétariat de l'Académie, je reste fidèle à ma stratégie sus-mentionnée et je ne répond pas. Quelques minutes plus tard, j'écoute le message.

    Il s'agit effectivement de la secrétaire qui, le vendredi 17 avril à 10h10, me joint pour me prévenir que le contrôle s'effectuera le vendredi 17 avril à 10h00 !

    !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

    Je me vois contraint de mettre plein de points d'exclamation parce que c'est le seul commentaire pertinent qui me vienne.

    Comme je suis taquin, j'attends une petite heure et je rappelle. Pour répondre à mon ton légèrement courroucé, la secrétaire argumente: "Ah, mais je vous ai appelé !" Moi: "Quand ?" Elle: "Je ne me rappelle pas !"

    Éclat de rire ! Forcément !

    Et pour lui expliquer comment on procède quand on n'a pas de mémoire, je lui cite les jours et heures où j'ai cherché à la joindre (que j'avais scrupuleusement notés). Plus de onze essais sans succès avant d'y parvenir le vendredi 13 mars à 11h00. Lors de cet entretien courtois, elle m'avait assuré qu'elle me rappellerait pour me tenir au courant de la date.

    On peut constater qu'elle n'avait pas menti ! Elle avait juste oublié de préciser qu'elle me préviendrait après.

    Je dois le reconnaître, je ne me montre pas très cordial et je manifeste ma mauvaise humeur devant une telle négligence. En bonne secrétaire, elle ne trouve pas mieux à ajouter que: "Ne quittez pas !" Hop, musique de Vivaldi, elle refile la patate chaude.

    Ce n'est pas l'Inspecteur que j'ai alors au bout du fil (il est sans doute trop occupé) mais le conseiller pédagogique. Rond, doux et sympathique, on sent bien au son de sa voix qu'il est plutôt convaincu d'être en tort. "Je ne sais pas ce qui s'est passé mais peu importe, dit-il. Je ne suis pas le supérieur hiérarchique de la secrétaire." Autrement dit, même lui, ça le gonfle de se déplacer pour rien à cause de son incurie à elle mais on est à l'EN donc, pas de vagues, rapports hiérarchiques et tout ça... Il subit mais n'en pense pas moins ! Sans le faire exprès, il avoue même la faute de sa complice. "J'attendais devant chez vous. Je me suis dit qu'il y avait peut-être quelque chose de grave." (Tu parles ! Comme si vraiment ça l'intéressait ce qui se passe dans notre famille. Je n'en crois pas un mot mais je reconnais qu'il est plutôt doué en diplomatie.) "J'ai donc appelé le secrétariat pour savoir si vous aviez été prévenu."

    Voilà, nous pouvons retracer toute la séquence du film, même sans l'avoir vue. Planté devant chez moi, il appelle le secrétariat. Là, la secrétaire a dû se dire: "Ah ben oui, tiens, c'est vrai, j'avais ça à faire l'autre jour pis j'ai oublié. Pas grave, je vais appeler maintenant. Ce sera fait et on ne pourra m'accuser de rien."

    Elle est maligne, non ? Personnellement, j'ai arrêté de croire que ce genre de manœuvre grossière fonctionnait depuis l'époque où j'imitais gauchement la signature de mes parents, persuadé que tout le monde n'y verrait que du feu. Mais à l’Éducation nationale, on est resté de grands enfants et on croit encore que les adultes sont assez naïfs pour se laisser berner.

    Conciliant, le conseiller pédagogique ajoute: "On s'est déjà vu plusieurs fois, c'est très agréable de travailler avec C... Je me faisais un plaisir de le revoir, blablabla blablabla,..." C'est gentil, peut-être même sincère (?), mais je m'en fous un peu. Sur ce, nous prenons rendez-vous pour la semaine prochaine mais l'Inspecteur ne sera pas là.  Trop occupé !

    Décidément, qu'est-ce qu'il est occupé cet Inspecteur ! Parce qu'il faut savoir que l'an dernier, dans leurs locaux, il avait déjà laissé son conseiller pédagogique pratiquer le contrôle seul. Nous avons été honorés de lui serrer la main au début de l'entretien avant qu'il nous explique qu'il devait y aller (où ? On sait pas!) mais que tout allait bien se passer.

    Voilà donc un Inspecteur qui a tellement de travail que ça l'empêche de faire son travail. Il est secondé par une secrétaire qui a tellement d'appels à passer que ça l'empêche de passer des appels. Si on poursuit la logique, on ne s'étonnera plus que les professeurs aient tellement de travail pour préparer leurs cours que ça les empêche d'enseigner aux enfants. Mais nous serions médisants, sans doute.

    La conclusion de cette histoire c'est que nous avons malgré tout de la chance. Dans notre Académie, ou en tout cas pour cet Inspecteur-là, le contrôle des connaissances des enfants instruits en famille est une formalité ennuyeuse. Un passage obligé qui l'encombre, le retarde, lui pèse. A tel point qu'il traite le sujet par-dessus la jambe, aussi pressé que nous finalement de s'en débarrasser.

    Même si on peut trouver à juste titre scandaleux ces manières et ce désintérêt, il faut bien avouer que ça nous arrange. Car notre Inspecteur n'a aucune intention de secouer le cocotier, aucune intention d'en arriver au conflit, aucune intention de voir dérangée sa petite organisation tranquille par des hurluberlus dans mon genre qu'il sait prompts à le traîner devant les tribunaux, ou même pire, à le dénoncer à sa hiérarchie !

    Je ne sais pas si notre Inspecteur se préoccupe des enfants scolarisés mais je peux affirmer que les enfants déscolarisés ne lui posent qu'un seul problème, qui choque son éthique et sa morale personnelle: ça lui ajoute un surcroît de travail !

    Le contrôle aura donc lieu la semaine prochaine. On peut s'en régaler d'avance, comme de lire le compte-rendu qu'ils en dresseront. Certes, on ne peut pas préjuger de la manière dont les choses se passeront ni en quels termes le rapport sera rédigé, mais on devine sans grand risque d'erreur que ça nous réserve de belles parties de rigolade.

    Pour une raison très simple et jusqu'ici jamais démentie, c'est qu'ils osent tout !

     

     

     

    « Le loto de l'autoHalte à la barbarie des barbarismes »
    Pin It

    Tags Tags : , , ,
  • Commentaires

    1
    Vendredi 17 Avril 2015 à 16:39
    mdrrrr c'est mieux qu'une pièce de théâtre, franchement, il faut remettre un oscar à ton inspecteur et au moins le meilleurs espoir à la secrétaire . Je suis comme toi , j'évite les conflits autant que possible , tu pourrais peut être appeler au tél la secrétaire 10 min après être arrivé au RDV pour lui dire que tu es là lol
    2
    Vendredi 17 Avril 2015 à 17:52

    Je suis morte de rire. Quelle nullité ^^. Bravo pour le style, j'adore !

    3
    mairym
    Vendredi 17 Avril 2015 à 18:18

    Je suis mdr.Ils sont vraiment fort et ils ont vraiment merité un oscar. 

    4
    Marie-Christine
    Vendredi 17 Avril 2015 à 22:52

    Oh le sketch ! Et ils se pointent comme des fleurs, plouf plouf, tiens on va passer. Bravo, vous avez bien réagi. On a peur (mais du coup on a aussi hâte) de savoir ce que va donner le contrôle. Bon courage avec des oiseaux pareils.

     

     

    5
    chrispix
    Vendredi 17 Avril 2015 à 23:33

    Quand les cons voleront les inspecteurs de l'EN seront chefs d'escadrille... et ça fera même de l'ombre aux élèves! Quand l'incompétence notoire confine à ce point à la connerie sans limite c'est con...fondant de nullité académique!

     

    Bon courage pour faire face la semaine prochaine! 

    6
    Ecoct
    Vendredi 17 Avril 2015 à 23:53

    Merci en tout cas pour ce grand moment de rigolade que vous venez de me faire vivre. Je veux les mêmes!!!

    7
    Samedi 18 Avril 2015 à 12:17

    Avec l’Éducation Nationale, on ne passe jamais à côté du bonheur. :) Pour peu qu'on en reste éloignés.

    Merci pour vos encouragements mais la seule inquiétude à propos du futur contrôle, c'est... Seront-ils assez rigolos pour qu'on ait droit à un deuxième épisode ?^^

    8
    Samedi 18 Avril 2015 à 12:20

    nooooon ?! ça c'est fort !!! 

    nous on attendait un inspecteur sur le papier et on a eu deux conseillers pédagogiques à la place... pas très grave mais pas très correct non plus...

    vivement la semaine prochaine ! :)

    9
    sybells
    Lundi 20 Avril 2015 à 22:28

    Roooo, et dire que nous avions le même inspecteur...mais même si nous n'avions pas déménagé, nous sommes maintenant passés au contrôle des grands du secondaire, nous n'aurions pas eu droit à cette magnifique convocation...Comment imaginer ces messieurs dans des rôles comiques ? Je ne sais pas comment j'aurais réagi à cette proposition de période de contrôle ! Certainement comme vous au fond car je sais que l'inspection est injoignable. Attendre, tel le chat posté dans un champ, immobile, stoïque, insensibles que nous sommes aux affres des simples fonctionnaires complètement dépassés par les réformes ambiantes. "Débordé", "disponibilité restreinte","contrôle reporté", "Excusez-nous, nous avons oublié une liste, nous vous convoquerons ultérieurement" sont les termes de la tendance des contrôles 2015 ! La secrétaire de circonscription est à la dernière mode ;o)

    10
    Mercredi 6 Mai 2015 à 13:50
    Add fun and mix

    Je lis, je me marre, et puis, quand même... Je réalise : ils sont payés ces gens ! Mais j'ai rien à dire, je fais partie de la population inactive, je reste à la maison à m'occuper de 3 enfants. Qu'est ce que j'en sais de l'organisation et de la pression...

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :